Races guerrières. Enquête sur une catégorie impériale. 1850-1918

Recension rédigée par Jacques Frémeaux


Ce sujet largement traité par l’historiographie anglo-saxonne qui a popularisé le concept de « martial races », employé par l’armée britannique, n’a guère été traité en soi par les historiens français, bien qu’ils aient largement abordé la question à l’occasion de leurs travaux, comme par exemple l’ouvrage pionnier de Marc Michel, Stéphanie Soubrier ne manque pas de le rappeler. En adoptant cette problématique, notre collègue a naturellement l’intention de s’intéresser prioritairement à l’étude d’une pensée coloniale qui souhaite expliquer le phénomène colonial (et colonialiste) en y voyant essentiellement une démarche idéologique et systémique qui dit beaucoup des colonisateurs et très peu des colonisés. Signalons tout de suite que l’auteur, tout en se référant à cette démarche, souvent vaine à force de négliger les faits, a su en éviter les excès.

Le concept de « race guerrière », tel que l’indique Stéphanie Soubrier, n’a connu de réelle application qu’à propos des tirailleurs sénégalais, représentés, notamment à partir de la « Force noire » de Charles Mangin (1910) comme une troupe de choc incomparable, au point de pouvoir emporter la décision dans une guerre européenne. Mangin représentait, comme c’est bien montré, l’archétype des officiers français des troupes de Marine qui avaient réussi à dégager, au cours des campagnes 1880-1900, une masse de quelques milliers de soldats vigoureux et dévoués dont le tirailleur bambara (voire ouolof ou toucouleur) était le modèle. Le tableau des ethnies que ces officiers établissaient tant bien que mal en fonction des péripéties de la conquête fut ainsi largement influencé par la « note » attribuée à chacune en vertu des qualités militaires que leurs soldats paraissaient déployer. L’auteur s’intéresse ensuite à la démarche presque analogue qui amena les Français à privilégier les tirailleurs sakalavas lors de l’occupation de Madagascar. Il aurait fallu insister davantage sur le fait que c’est au sein de troupes irrégulières ou auxiliaires que se forgèrent ces expériences, autant politiques et sociales que militaires, bien en phase avec le milieu africain, mais moins bien avec les besoins de l’armée de métropole.

La réalité montre que l’épreuve du champ de bataille européen, pour lequel les Africains avaient été mobilisés sans distinction, ne montra guère de différences entre les originaires des différentes régions. Il faut dire que, dès le début, le recrutement n’avait que très imparfaitement obéi à des critères ethniques. Il aurait fallu aussi souligner combien Mangin tenta d’insérer ses propositions de Force Noire selon les conceptions stratégiques et tactiques de son temps. La campagne prévue en cas de guerre contre l’Allemagne devait se résumer, de l’avis le plus fréquent, à un affrontement bref, furieux et décisif. Mangin avait beau jeu, dans ce contexte, de présenter ses Noirs, grands et athlétiques, employés à une guerre faite d’assauts furieux, comme particulièrement aptes à provoquer le choc décisif, en brisant à la baïonnette la résistance de l’ennemi. Stéphanie Soubrier aurait pu mentionner le fait que, dès leur publication, les idées de Mangin avaient fait l’objet de réserves de nombreux militaires, y compris celles du colonel de Grandmaison qui prononçait ses célèbres conférences prônant l’offensive à tous les échelons du combat à peu près au moment où Mangin faisait la promotion de sa Force Noire.

Stéphanie Soubrier insiste beaucoup, et non sans raison, sur le fait que le mythe du guerrier noir n’est pas seulement né d’une conception européenne, mais résulte aussi de la réponse d’un certain nombre d’Africains à cette conception, soit qu’ils l’aient partagée, soit qu’ils l’aient adoptée par stratégie, les deux attitudes n’étant pas incompatibles. Il faudrait noter que ces stratégies ne sont pas seulement individuelles, à l’inverse de ce que paraît suggérer le livre. Les colonisateurs sont intervenus dans un monde de puissantes collectivités, dont certaines ont fait le choix de s’allier aux nouveaux maîtres du pays, en leur fournissant des hommes (et aussi des femmes). Seules des enquêtes anthropologiques pourraient contribuer à retrouver ce substrat africain dont les Français furent non seulement les manipulateurs, mais aussi, parfois, les instruments. Le concept d’« invention » de races guerrières, auquel recourt l’auteur (p. 183), est valable s’il indique le résultat d’une rencontre entre une demande et une réalité cachée ; il ne l’est pas s’il suggère une création sortie du néant.

Stéphanie Soubrier a le mérite, en forme de contre-épreuve, de montrer comment cette problématique de « races guerrières » s’est avérée sélective. Nul n’a jamais eu besoin d’exalter les capacités guerrières des Nord-Africains, établie non depuis 1830, mais depuis -216 AC, où ils écrasèrent les légions romaines à Cannes, confirmée par les « Turcos » en 1870, et il était prévu dès 1914 de les faire combattre en France. Nul en revanche n’a jamais cherché, inversement, à employer comme troupe de choc les soldats d’Indochine. Lorsque le général Pennequin fit connaître son projet d’« armée jaune », il pensait avant tout à assurer la défense de l’Indochine face à la menace japonaise, et  peut-être face à une future menace chinoise, mais aussi à satisfaire les premières revendications nationalistes, en ouvrant aux Vietnamiens l’accès aux grades d’officiers et de sous-officiers. Mais les Indochinois paraissaient dépourvus de la force physique jugée (à tort, sans doute) nécessaire au combat moderne.

Les quelques réserves méthodologiques exprimées ci-dessus ne doivent pas faire perdre de vue l’essentiel.

Ce travail, appuyé sur une documentation très solide et abondante, en particulier archivistique, qui lui donne tout son prix, est appelé à prendre une place tout à fait honorable dans les travaux consacrés aux armées coloniales.