Chroniques africaines : Kenya, Ghana, RD Congo

Recension rédigée par François Bart


L’auteur, universitaire et diplomate, a été ambassadeur de France au Kenya, puis au Ghana et en République démocratique du Congo. C’est l’expérience de ces trois postes diplomatiques, entre 2000 et 2011, qu’il nous livre. Il s’agit donc d’une œuvre très personnelle, mais qui, en même temps, dit beaucoup de choses, dans des registres très variés, sur ces trois pays. Une subjectivité de bon aloi, celle d’un ambassadeur, nourrie d’une indéniable sympathie, voire d’une véritable passion pour l’Afrique, fait ainsi naviguer ce livre entre anecdotes vécues, parfois pittoresques, et constats désabusés sur des situations, des personnages, des questions de développement.

L’ouvrage est structuré en trois parties, correspondant aux trois pays : 80 pages pour le Kenya, 85 pour le Ghana et 90 pour la RDC. Une toute petite introduction, pas de conclusion, tout cela concourt à faire de ce texte un patchwork d’anecdotes qui, dans sa variété et dans sa richesse, fait écho à de nombreuses questions importantes, politiques et sociales en particulier.

Dans son introduction (p. 7), Pierre Jacquemot parle de son métier d’ambassadeur qui « donne à vivre des moments extraordinaires » et y voit des « opportunités pour savourer l’Afrique ». Il a donc rédigé à partir de ses carnets mensuels « pour parler autrement de l’Afrique », en tentant de « montrer une Afrique exubérante et féconde » pour faire comprendre le « fonctionnement de sociétés riches de leur capacité à déplacer les lignes, à débrouiller l’écheveau des contradictions nées de la confrontation entre héritages et modernités, envoûtements et générosités » (p. 7). L’auteur de ce compte-rendu a bien connu ces trois pays. Il est alors aisé de comprendre et d’apprécier, avec esprit critique, le dessein de l’auteur. Il n’est pas certain qu’il en soit de même pour un lecteur peu averti des réalités africaines, qui peut être déconcerté par le côté impressionniste, d’apparence décousue, hétéroclite du contenu.

Les chroniques kenyanes concernent les années 2000-2003, celles du président Moi, apprécié comme « auteur de choix » (p. 14) de bons mots, puis l’élection du président Kibaki en décembre 2002. Plusieurs réalités kenyanes fortes sont ensuite évoquées : Nairobi avec ses matatus, ses bidonvilles (Kibera), la prison de Langata, où l’ambassadeur s’est rendu pour en sortir une septuagénaire française, mais aussi Mombasa, Lamu, la vallée du Rift etc. Il évoque pêle-mêle la secte Mungiki, des questions sociales (le lévirat, les conflits pour la terre, le sida), la corruption, des scientifiques (Hélène Roche, Richard Leakey), le milieu des White Kenyans, des Asians, les questions relatives aux parcs animaliers, des aspects politiques (élections, liberté de la presse…). Ces pages sont agréablement émaillées de remarques très personnelles. Citons, parmi d’innombrables exemples, les « quelques conseils à Kibaki pour éviter de tomber dans les errements de son prédécesseur » (p. 79) ; le dernier est ainsi libellé : « ne pas être entouré d’une cour de flagorneurs et de bouffons pour satisfaire un ego nouvellement surexposé » (p. 80). Il y a donc une indéniable liberté de ton, que l’on retrouve sur de nombreux sujets. L’évocation des souvenirs kenyans s’achève sur le « constat de la fin de la coopération française, la fin d’une épopée » (p. 89), dont la « mort a été décrétée en 1998, par un gouvernement de gauche » (p. 89-90).  Sur ce sujet de la coopération, la plume s’emballe, qui évoque avec amertume « la fin d’une épopée politique et humaine qui fleurait bon le discours civilisateur, si facile à présent à dénigrer » (p. 90). C’est non seulement le passionné d’Afrique qui s’exprime mais aussi le diplomate français.

Les chroniques ghanéennes portent aussi sur trois années (2005-2008), dont la première, qualifiée de « bon millésime », inaugure une période faste, celle d’un état enfin stabilisé, que l’ambassadeur aborde avec une maîtrise de « l’art d’être ambassadeur » (pp. 98 sqq.). Dans ce pays apaisé, ce sont les préoccupations sociales et culturelles qui semblent l’emporter : le rôle des migrants, des « Eglises champignons » (p. 111), les mères célibataires, le musée de Cape Coast, les chefferies, les funérailles, la Coupe d’Afrique. Même si, ici aussi, les rencontres avec des acteurs politiques émaillent la vie de diplomate - avec l’ancien président Rawlings, avec l’Asantehene, avec le candidat Akufo-Addo... « le sentiment qui domine en quittant le Ghana est qu’il est désormais bien ancré dans une démocratie pacifiée et mature » (p. 179).

Le cas de la RDC est évidemment très différent, quand on interroge les
Congolais : « l’enthousiasme n’est pas l’impression la plus flagrante que vous donne [sic] au premier abord les habitants de ce vaste pays » (p. 183). Ce sont les années 2008-2011 qui sont ici relatées. Il s’agit d’emblée d’entrer dans les méandres de l’identité congolaise ; comme il se doit, les histoires de policiers abondent, et celles de la corruption omniprésente. L’auteur excelle dans l’art de mettre en scène bien d’autres acteurs de la vie urbaine, les célèbres membres du Staff Benda Bilili (p. 212), la sorcellerie, les enfants de la rue, les relations entre foot et fétiches (p. 220), l’inénarrable histoire de l’éclipse du 15 janvier 2010 (p. 221-222), les échos dramatiques du Kivu en guerre. Bref ces pages déclinent la misère, la violence, la corruption, vues, vécues avec intensité par l’auteur. Des portraits d’hommes politiques (en particulier Moïse Katumbi, Kabila, Tschisekedi), de l’homme d’affaires George Forrest « le Vice-roi du Katanga » (p. 245), du cardinal Monsengwo, constituent une galerie impressionnante qui s’achève avec l’évocation de la fête du cinquantenaire de l’indépendance.

Au total, cet ouvrage est très original. Il propose une chronique concrète de trois pays très différents vus par une personnalité représentant la France certes, mais qui, aussi, ne se prive pas de remarques personnelles souvent éloignées du langage diplomatique. On peut seulement regretter que le texte n’ait pas été relu plus soigneusement.

Il en émane une impression de spontanéité, de sincérité, qui peuvent déconcerter les lecteurs peu familiers de ces terrains, mais rencontrer un écho certain auprès des habitués de l’Afrique. A ceux-ci surtout, le témoignage de Pierre Jacquemot évoquera de nombreux aspects de la complexité et des difficultés du fonctionnement de ces sociétés.